Lors de nos échanges autour des cartes, de leur interprétations, du voyage, des absences et des trajectoires, une question a émergé : Et si un objet volant dans un temps inconnu avait dévié de sa mission pour observer le paysage? Un drone de surveillance, programmé pour tracer une ligne de A à B, aurait soudain adopté un comportement humain suite à une défaillance : la contemplation, l’errance. Le drone, à l’origine, est un instrument de contrôle : il capte, mesure, surveille, collecte. Son regard est froid, cartésien, sans affect. Mais ici, quelque chose se détraque ou se libère. Il dérive de sa fonction peut-être par une erreur de programmation, une panne, un excès de données ou une fatigue algorithmique. Ce glissement est une forme de résistance douce : la machine cesse d’être un outil du pouvoir pour devenir un être, contemplatif, inutile au sens productiviste.
Tous deux fascinés par les espaces sans noms, la physique quantique, et les cartographies futuristes, nous avons imaginé un projet où nos deux pratiques dialoguent autour de cette fiction commune. Said dessine les trajectoires et les images captées par la machine dérivante ; je réalise la carcasse du drone, devenu vestige, corps déchu.
Ce projet de dessin et de machine qui scrute et traque le paysage explore la tension entre la représentation et l’expérience, entre ce que l’on trace et ce que l’on traverse. Inspiré de la formule d’Alfred Korzybski, “La carte n’est pas le territoire”, il s’agit d’interroger le rapport que nous entretenons avec le monde à travers ses représentations graphiques, symboliques et mentales.
À travers une série de dessins mêlant cartographie réelle et imaginaire, topographie et mémoire, le projet propose de redessiner les frontières de ce que nous croyons connaître. Les tracés deviennent des métaphores : lignes de routes, plis du relief, chemins intérieurs. Chaque dessin cherche à rendre visible la distance entre la précision d’une carte et la complexité sensible d’un lieu vécu.
Le territoire devient alors un espace mouvant, incertain, réinventé à chaque regard. La carte, elle, devient un terrain d’expérimentation plastique, un espace où le geste du dessin réécrit le réel, où l’erreur, l’effacement et la superposition témoignent de la subjectivité de toute représentation.
Ces dessins naissent de la mutation du regard : au lieu d’images parfaites et indifférentes telles que celles de Google Maps, ces cartes dessinées à la main deviennent les traductions humaines d’un oeil mécanique devenu poète. Elles sont tremblées, subjectives, sensibles. Le dessinateur devient la main du drone, son prolongement analogique : il traduit en geste ce que la machine voit mais ne peut pas ressentir. Les cartes cessent d’être des outils de repérage pour devenir des paysages intérieurs, des tentatives de figurer la manière dont une machine percevrait le monde si elle avait une âme.
L’ensemble de l’installation devient une cartographie inversée : non plus celle du contrôle, mais celle de la perte, de la contemplation, de la réinvention du monde depuis ses marges : Détourner les technologies de surveillance vers des formes de poésie de la dérive et de la migration, transformer un regard scientifique (cartographier, classer, surveiller) en regard errant, diasporique, faire du drone, symbole du pouvoir, un corps errant.
Le projet se matérialise d’abord par une expérience partagée sur le terrain, un geste simple : voyager de Lille à Lille. Deux villes homonymes, séparées par une frontière mais réunies par un même nom, deviennent le terrain d’une traversée paradoxale. En reliant ces deux points identiques, nous cherchons à éprouver ce que signifie “partir” quand on arrive au même mot, au même lieu, à la même désignation. Ce déplacement minuscule, presque une blague géographique, ouvre un espace de réflexion sur les identités doubles, les appartenances fracturées, et sur toutes les trajectoires qui ne mènent pas ailleurs mais au même, ou alors qui ne mènent nulle part. Un voyage dans l’absurde, immobile.
Comme les électrons capables d’exister simultanément en plusieurs endroits ou dans plusieurs temps, les deux Lilles incarnent une forme de coexistence impossible : deux réalités parallèles qui se touchent par le langage. En traversant ce couloir homonymique, nous cherchons à comprendre comment un lieu peut se dupliquer, comment un nom peut porter plusieurs mondes, et comment la géographie devient une fiction politique.
Ce voyage volontairement infime sert de matrice pour un dispositif artistique en binôme : un drone fictif, conçu comme un vestige technologique devenu contemplatif, enregistre des cartes, des trajectoires et des fragments sonores ; pendant qu’en miroir, de grands dessins transforment ces traces en paysages sensibles, en topographies émotionnelles. L’immobilité devient mouvement.
Ce projet interroge ce que signifie traverser le monde lorsque l’on porte plusieurs territoires en soi, comme migrant, comme voyageur, comme être fissuré par plusieurs appartenances. Aller de Lille à Lille devient un rituel, un acte de désobéissance aux déplacements millimétrés, une manière de dire que l’on peut se déplacer sans changer de nom, ou changer de monde sans bouger. Les villes homonymes deviennent alors le symbole d’une cartographie plus profonde : Le blanc des cartes, les allers-retours d’un pays à l’autre, les lieux oubliés ou disparus, la quête d’une utopie sur l’envers des cartes, la Méditerranée comme continent.







