Bruno Boudjelal &
Lola Khalfa

En neurologie, le diaschisis désigne une lésion dont les effets apparaissent à distance, dans une autre zone que celle d’origine. Une atteinte localisée provoque un désordre ailleurs. Ce terme nous accompagne depuis le début du projet. Il nous aide à approcher ce que les violences collectives laissent derrière elles : non seulement des traces, mais des déplacements, des retards, des formes de persistance qui réapparaissent dans d’autres temps, d’autres corps, d’autres lieux.

Ici et là-bas est né de là. D’une intuition simple : certaines secousses ne s’arrêtent pas à l’instant où elles ont eu lieu. Elles continuent. Elles traversent les années, s’installent dans les gestes, les silences, les peurs diffuses, dans une manière de se tenir, de parler, d’aimer, de regarder. Elles se déposent dans les familles, dans les paysages, dans les récits interrompus. Elles agissent encore, souvent sans se nommer.

Le projet prend la forme d’une correspondance entre nous, Bruno Boudjelal et Lola Khalfa. Nous échangeons des photographies, des textes, des lectures, des sons, des archives, des dessins. Chaque envoi part d’un point précis : une mémoire, une image insistante, une sensation, une phrase restée en suspens. Nous ne cherchons pas à représenter le trauma de face, ni à le refermer dans une explication. Nous essayons d’en suivre les déplacements, les reprises, les survivances. Nous observons les endroits où il refait surface. Un corps. Une voix. Un lieu. Une image. Parfois presque rien. Pourtant tout tient là.

L’Algérie traverse ce travail de part en part. Non pas comme un sujet à illustrer, ni comme un arrière-plan historique, mais comme une matière vive, trouée, insistante. Une mémoire fragmentée, transmise par éclats, par omissions, par tensions souterraines. Entre nous, il y a une différence de génération, de parcours, de rapport aux images. Il y a aussi une proximité plus difficile à définir : une attention commune à ce qui reste en circulation après la blessure, à ce qui continue d’agir loin de son point d’impact.

Peu à peu, ces correspondances ont formé un ensemble ouvert. Pas un récit linéaire. Pas une archive close. Plutôt une constellation de fragments, de retours, de déplacements. Une pièce en appelle une autre. Une image déplace une lecture. Une voix ravive une zone restée muette. Le projet avance ainsi, par reprises, par intensités, par résonances.

L’installation donne une forme sensible à cette relation. Les images et les lectures de Lola Khalfa font face à celles de Bruno Boudjelal. Deux présences, deux écritures, deux rythmes. Le passé y apparaît comme une force active, inscrite dans les corps, les lieux et les voix du présent.

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