Ce projet artistique entend interroger l’expérience spatiale du sacré. De quoi le sacré est-il le nom en architecture ? Comment l’architecture d’un espace permet-elle de transcender sa matérialité pour la transmuer en support d’expérience spirituelle?
Ces interrogations furent le point de départ d’une expérience créatrice menée sur deux fronts: celui de la matière, physique et sensorielle, et celui de la transcendance, subtile et insaisissable.
Dans la tradition islamique, la notion d’espace sacré s’exprime à travers différents espaces destinés chacun à une fonction spécifique.
La zaouia, parfois traduite par << loge soufie >> et dont la signification étymologique première est <<< l’angle >> ou le « coin », renvoie à des fonctions différentes et complémentaires du cheminement spirituel
Lieu d’hébergement où l’hospitalité est offerte au visiteur, quelle que soit sa religion, son origine ou ses qualités profanes, elle abrite en son for intérieur un lieu de recueillement où le néophyte s’isole sous la conduite d’un maître spirituel pour mener la Grande Guerre Sainte: celle qui mène à dominer l’ego et qui définit la maîtrise du Soi et de ses épanchements comme victoire suprême et objectif à atteindre par excellence.
Tel saint Georges terrassant le dragon, le néophyte domine ses passions et se découvre lui-même. La zaouïa est un lieu de prière qui sait se muer en refuge pour les êtres fragiles ou marginaux: elle acquiert par là même la valeur de lieu d’asile inviolable que les autorités se doivent de respecter. Dans certains cas, la zaouïa peut être simplement une pièce pour la foi retraite, une sorte de cellule monastique destinée aux retraites spirituelles. c’est-à-dire un espace de
L’exemple le plus pur de cet espace peut être aussi un lieu de « rappel» (un espace qui évoque une présence passée): ce n’est pas forcément le tombeau d’un saint, mais un endroit où un saint est passé, a prié, a invoqué Dieu et a reçu la Lumière qui a empli son être et s’est reflétée sur les lieux.
Dans sa forme la plus simple, cet espace peut être ramené à un édicule à base carrée recouvert d’une coupole hémisphérique reposant sur un tambour de forme octogonale.
Le porche de l’oratoire de Masjad al Qubba, situé dans la Médina de Tunis, en est une illustration savante et archetypique. Forme pure à la simplicité primordiale, ce monument est doté d’une architecture à haute charge symbolique.
Titus Burckhardt rappelle qu’elle matérialise le passage du carré au cercle, autrement dit du cube à la sphère du royaume terrestre au royaume céleste via le tambour.
La forme de cette structure intermédiaire est symbolique c’est l’octogone, forme traditionnelle des baptistères, qui incarne la « quadrature du cercle », que saint Augustin définit comme l’écart entre la perfection divine (le cercle, symbole de Dieu) et l’imperfection humaine (le carré, symbole de la Terre).
En effet, si l’on multiplie à l’infini la figure du carré, on s’approche du cercle sans jamais l’atteindre complètement la quadrature du cercle ne donne pas tous les points du cercle (c’est une impossibilité mathématique), mais elle permet d’en approcher la limite.
C’est, en quelque sorte, une grâce divine qui conduit à la forme du cercle, puis à la sphère en trois
dimensions.
Cette grâce permet de dépasser la limitation des points, inhérente à la nature humaine et à la dimension quantitative de la manifestation terrestre.
Une fois que nous avons devant nous cette forme élémentaire qu’elle soit réelle ou subtile, réalisée en pierre de taille (comme dans l’entrée de cet oratoire à Tunis) ou symbolisée par des parois, des arêtes, des axes, des points, voire par un nuage selon la technique employée se pose la question de l’entrée dans ce lieu et surtout de ce qui se joue lors du passage cette ascension spirituelle est avant tout un voyage, en soi et dans le monde.
Cette ascension débute par un autre espace, souvent non mentionné, qui est représenté par la crypte et par le symbole du VITRIOL – Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem (<< Visite l’intérieur de la terre; en rectifiant tu découvriras la pierre cachée »).
Situé dans les entrailles de la terre, cet espace est le reflet en miroir de l’espace sacré situé au-dessus de lui.
Le plan terrestre sur lequel nous marchons constitue la limite entre ces deux mondes: le monde céleste et le monde terrestre.
L’expérience du visiteur débute ainsi par un premier pas.
Celui-ci pose le pied et pénètre au cœur de la structure, se trouvant confronté, via un appareillage adéquat, à un système indiquant que, sous nous, se trouve la crypte ce monde qui représente l’enfouissement en soi, la contemplation intérieure, celui qui contemple son âme et apprend à en reconnaître les impuretés, les faiblesses et les scories.
Cette prise de conscience est le préalable de toute opération alchimique de transmutation du plomb en or, et elle est illustrée par la formule << Connais-toi toi-même et tu connaîtras le secret des dieux », gravée sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes, selon les témoignages antiques, et attribuée aux Sept Sages de la Grèce antique, bien que son auteur exact reste incertain.
Cette devise rappelle que seul celui qui est entré en lui-même et qui a appris à affronter ses vérités et à dominer son ego non pas pour le tuer, mais pour le terrasser, le maîtriser accède à une transmutation de son étre.
Ces questions relèvent à la fois de la symbolique et de la matérialité.
Partant de la terre adam / adama, nous évoquons l’argile façonnable par la main de l’homme, quand celui-ci est maître céramiste, et qui est créé.
La fabrication d’un objet est en soi la répétition d’un acte sacré tous les métiers manuels sont, à leur manière, revêtus d’une dimension sacrée.
On peut imaginer qu’une partie du disque sur lequel on se tient soit constituée de terre – d’argile réduite en minuscules particules et qu’une autre partie soit faite de tessons, d’éléments brisés de la vie quotidienne: assiettes, figurines, verres, carreaux de céramique cuite…
Ces fragments racontent une vie et portent une mémoire.
Un autre élément important est le passage de la pierre brute à la pierre taillée cela représente l’effort d’éducation de l’âme.
L’âme rebelle, victime de ses penchants et de ses désirs, n’est pas détruite mais éduquée; dominée plutôt que supprimée.
Grâce à la lumière spirituelle, elle s’apaise, prend sa place et réintègre sa vérité première, sa réalité spirituelle primordiale.
Après ce contact avec le sol et la sortie de la crypte, on s’expose à la réalité du monde, mais dans une dynamique ascensionnelle, en s’engageant dans la réalisation spirituelle.
Cet état de conscience permet de prendre connaissance de notre fonction terrestre et, ainsi orienté, de jouer progressivement le rôle de médiateur entre la Terre et le Ciel
Quel est, dans ce cadre, le rôle de l’invocation?
C’est une pratique spirituelle régulière, ancrée dans le temps.
Elle est liée à la respiration, au souffle, à l’air (pneuma) et purifie l’âme.
Pour Burckhardt, le pneuma est l’Esprit qui << souffle où il veut >> (évangile selon saint Jean), c’est-à-dire la
présence divine agissante dans le monde et dans l’âme humaine.
Sanctifier la respiration, c’est sanctifier la vie: les invocations, par le souffle, sacralisent notre existence et mettent notre souffle en résonance avec ce monde spirituel, nous permettant d’y avoir accés par l’acte d’invoquer.
C’est sur ces éléments symboliques essentiels, piliers de cette construction, qu’est bātie l’œuvre.
Comment faire <<< vibrer >>> les lieux ?
De quelle manière l’invocation va-t-elle faire se mouvoir les panneaux et entrer << en vibration >> ?
Le choix des créateurs a été de porter les visiteurs au cœur de l’expérience, en traversant la double rangée de panneaux pour se retrouver au centre du dispositif.
Ceux-ci sont posés en quinconce, formant par leur positionnement même une illustration de la <<<< membrane >> soumise au << souffle >> de l’invocation et vibrant en conséquence.
Cette position centrale, qui est celle du visiteur, renvoie à une forme d’immobilité primordiale.
En occupant le centre fixe de la roue ainsi constituée, le visiteur est revêtu, virtuellement, du symbole d’Immuabilité du Principe divin par rapport au monde manifesté, représenté par les panneaux rayonnants et vibrants.
Face à cette forme primordiale qu’elle soit réelle ou subtile, réalisée en pierre de taille (comme dans l’entrée de cet oratoire à Tunis), symbolisée par des parois, des arêtes, des axes ou un nuage de points
se pose la question de l’entrée dans ce lieu et, surtout, de ce qui se joue lors du passage.
Cette ascension spirituelle est avant tout un voyage, en soi et dans le monde.
Elle s’enracine dans une descente préalable, plus discrète mais essentielle, vers les profondeurs de l’être.
Cette dynamique intérieure trouve un écho dans le symbole ancien du VITRIOL – Visita Interiora Terrae, Rectificando Invenies Occultum Lapidem rappelant que la transformation spirituelle débute par l’exploration de notre intériorité.
Si certains dispositifs architecturaux donnent corps à cette stratification verticale du bas vers le haut -, notre installation propose d’en suggérer la présence plus que de la matérialiser.
Le rapport à la terre, bien qu’important symboliquement, n’est pas encore pleinement intégré dans le dispositif à ce stade.
Il semble pertinent de laisser la porte ouverte à ce niveau, tant sur le plan de la scénographie que de l’expérience sensible.
Peut-être que des éléments en terre cuite pourraient, à terme, faire office de balises ou de repères signalétiques pour inviter à « rentrer dans l’installation, suggérant discrètement cette profondeur sans la figer formellement.
Ainsi, l’œuvre laisse ouverte la possibilité d’un ancrage tellurique, sans en figer la forme.
L’expérience se poursuit par la mise en vibration du centre.
La disposition en double rangée des panneaux forme une membrane, soumise à l’impulsion du souffle.
Le visiteur, placé au centre du dispositif, incarne une forme d’immobilité primordiale, à l’image de l’axe du monde autour duquel se déploie la roue cosmique.
Cette géométrie rayonnante n’est pas figée elle s’active par le son, qui constitue l’autre matière de L’oeuvre.
Le dispositif sonore immersif, diffusé en multicanal, est conçu à partir d’enregistrements réalisés dans différentes zaouïas et prolongé par une composition électroacoustique.
Inspiré directement de la dynamique du dhikr, ce souffle répété, tournoyant, modulé spatialement à travers les canaux sonores, enveloppe le corps et l’espace.
Le son devient ici invocation, onde vivante, présence invisible qui anime les parois et transforme la structure en chambre vibratoire.
Se pose également la question de la représentation visuelle portée par les panneaux eux-mêmes.
Ces derniers accueilleront des motifs issus de paysages ou de lieux chargés d’une forte résonance mystique et soufie.
Sans prétendre dresser une cartographie exhaustive, ils s’inspirent de sites où la mémoire spirituelle se noue au paysage hauteurs rituelles, grottes de retraite, sanctuaires silencieux, lignes de crètes ou veines aquatiques.
Le mont du Djebel Zaghouan, le mont Jellaz – siège de l’ordre Chadhili et plus grand cimetière du pays le phare de Sidi Bou Saïd et d’autres lieux liés à la tradition initiatique, comme autant de seuils d’entrée dans une ville spirituelle, forment une géographie sacrée qui sera retranscrite dans un tissu visuel fragmentaire.
L’invocation n’est plus un simple rappel, mais un acte sonore sacré qui relie la respiration du monde à celle du visiteur.
C’est sur ces éléments symboliques – architecture, lumière, matière, souffle que s’érige l’expérience proposée, non comme une reconstitution ou un monument, mais comme une présence sensible qui invite à traverser le visible pour pressentir ce qui, silencieusement, vibre en nous.
Recherche et inspirations
Mosquée El Koubba
Est une petite construction qui incarne la forme la plus épurée de la zaouïa dans son expression architecturale. On y retrouve le motif du zellij, notamment l’étoile à huit branches, symbole central de sa composition ornementale



Recherche et inspirations
Zellij
mosaïque ornementale dans l’architecture islamique

Recherche et Inspirations
Processus de conception
Les étapes successives de recherche et de transformation ayant conduit à la forme finale de l’installation.


Adnen El Ghali

Adnen el Ghali est architecte, urbaniste, diplômé en sciences politiques et titulaire d’un doctorat en histoire. Membre de l’Association de Sauvegarde de la Médina (ASM) de Tunis et du Conseil international des Monuments et des Sites (ICOMOS), il exerce en qualité de consultant en études territoriales et urbaines. Veillant à concilier travaux académiques et interventions dans les politiques urbaines et territoriales, ses recherches portant tant sur la gouvernance urbaine, notamment sécuritaire et migratoire, que sur l’attractivité territoriale et les patrimoines matériel et immatériel.
Ancien boursier de l’École française de Rome et Stipendium Academiae Belgicae à Rome, il est affilié au centre de Recherches SociAMM de l’Université libre de Bruxelles (ULB) et à l’unité de recherches << Sweden and the Mediterranean World (1600-1900) >> de l’Université de Lund (Suede) où il contribue à des travaux se situant à la croisée de l’histoire urbaine et de l’histoire des relations entre l’Europe et les mondes musulmans.
Parmi ses dernières publications, figure << l’Étude sur la sécurité urbaine dans la Médina de Tunis », co-écrit avec Yassine Turki et publié dans le cadre de DIGNITY Publication Series on Torture and Organised Violence, sous le No. 22, en 2018, la direction de l’ouvrage Sainte-Croix. Un patrimoine méditerranéen au cœur de la Médina de Tunis, publié en 2019 et réalisé avec le photographe Axel Derriks et l’article <<The protection of sub-Saharan migrants in Tunisia: community responses and institutional questioning » publié dans le Journal of the British Academy en mai 2022.
Haythem Zakaria

Haythem Zakaria est un artiste transdisciplinaire et performeur sonore, né en 1983 à Tunis. Il vit et travaille entre Paris et Tunis. Son œuvre explore les zones de rencontre entre perception, mémoire et spiritualité à travers des dispositifs mêlant image, son et matière. Imprégnée de cosmogonie et de pensée soufie, sa pratique articule recherche esthétique et démarche épistemologique, où la création devient un mode d’exploration du réel et de ses dimensions invisibles.
Lauréat du Grand Prix du Japan Media Arts Festival (Tokyo, 2018) pour son œuvre Interstices, il a présenté ses travaux dans de nombreux contextes internationaux, parmi lesquels la documenta fifteen (Kassel), la Biennale de Venise art (Pavillon Picnic, 2019) et architecture (Intelligens. Natural. Artificial. Collective, 2025), le Goodman Gallery (Johannesburg), le Württembergischer Kunstverein (Stuttgart), le Kunstraum Kreuzberg/Bethanien (Berlin). Telematic Media Arts (San Francisco), La Boîte (Tunis), l’Institut des Cultures d’Islam (Paris), la London Design Biennale (Somerset House), Diriyah Art Futures (Riyad) ainsi que les Rencontres Internationales Paris/Berlin (IMA, Paris).
Il a également collaboré au film The Last of Us de Ala Eddine Slim, récompensé du Lion du Futur à la Mostra de Venise (2017). A travers ses installations, vidéos et performances sonores. Haythem Zakaria développe une recherche autour de la perception et de la matérialité du sacré, nourrie par la notion d’archéologie spéculative et par une réflexion sur les paysages rituels, les seuils et les espaces de résonance entre visible et invisible.








