Wiame Haddad &
Sara Kaddouri


I. TEXTE DE PRÉSENTATION


INSTALLATION FILMIQUE ET PHOTOGRAPHIQUE

En 2022, au détour de recherches en ligne et loin de mes recherches initiales, j’ai découvert des images captivantes de carcasses de bateaux échoués sur les plages de la Méditerranée. Ces photographies, accompagnées de légendes souvent élaborées pardes voyageurs attentifs, présentaient une histoire superficielle de ces épaves, illustrée par des clichés riches en couleurs et en saturations.

Ces images et l’existence de ces cimetières à bateaux ont suscité en moi une fascination grandissante pour ces montagnes de ferraille qui reposent sur le littoral. Peu de ressources en ligne évoquaient les navires dont j’ai entendu parler ultérieurement, disséminés le long des côtes Tunisiennes et Marocaines et Algériennes.

Je me suis demandée si je pouvais trouver trace de ces navires échoués sur la côte méditerranéenne, et c’est lors d’un voyage en Tunisie, au cours de mes déambulations que j’ai découvert la plage de Rimel près de Bizerte. Trois imposantes carcasses de bateaux y sont échouées depuis plusieurs décennies. Ces bateaux, impressionnants par leur monstruosité, leur présence monumentale mais également par le degré de leur disparition dans la mer, ont concentré mon attention.

Chacune de ces épaves présentent un degré de dégradation distinct, l’une semblant plus altérée que les deux autres, laissant apparaître de manière palpable le temps qu’elles ont mis à disparaître dans la mer. À ce moment-là, quelque chose en moi s’est transformé, quelque chose m’obsède depuis, et m’incite non seulement à les capturer, mais également à penser un projet d’installation filmique autour de ces naufrages.

La dimension imposante de ces épaves et les récits qu’elles renferment, cette masse métallique qui subit l’oxydation au fil des décennies tout en continuant de défier les vagues, suscitent en moi un intérêt grandissant. Mon souhait est de les approcher avant qu’elles ne fondent complètement dans la mer.

Mon intention est de saisir la présence fantomatique de navires non démantelés, ces monuments funestes abandonnés en mer Méditerranée grâce à la pellicule. Étant constamment attirée dans mon travail par les lieux en déclin, je déplace fréquemment le concept du lieu lui-même. La notion d’hétérotopie de Michel Foucault joue un rôle central dans ma réflexion, comme en témoigne la superposition du cimetière et du navire agonisant. Ces carcasses non distinctes sont des lieux où l’histoire se délite progressivement, jusqu’à s’effacer dans l’oubli, faisant écho à l’effondrement de la condition humaine.

En filigrane, l’épave lépreuse du navire porte également l’échec et l’usure des rêves des Africains qui périssent en tentant de traverser la mer. Ces navires abandonnés, livrés à la lente érosion de ses moindre composantes, symbolisent tous les mouvements d’exode avortés vers l’utopie de mondes meilleurs. En parallèle des images d’épaves de bateaux, je souhaite entreprendre une recherche d’images d’archives. Ces documents viendront dialoguer avec les images que j’aurai filmées, créant un jeu d’échos et de contrastes.

Dans ces archives, nous verrons des foules en mouvement : des masses de personnes rassemblées, des manifestations, des flux humains portés par une tension collective. On pourra presque sentir le grondement de la foule, la densité du peuple, l’énergie d’un corps social en mouvement. Ces images ne seront pas nécessairement contextualisées ni clairement situées géographiquement. L’enjeu n’est pas d’identifier un lieu précis, mais de capter une pulsation universelle. L’idée est de mettre en miroir ces épaves qui s’enfoncent lentement dans la mer avec ces foules humaines qui traversent le monde. D’un côté, les vestiges matériels, engloutis, traces d’histoires brisées ; de l’autre, la présence vivante, parfois chaotique, d’un peuple en marche.

Ce dialogue entre les images — l’immobilité silencieuse de l’épave et la dynamique puissante des foules — permettra de créer une réflexion poétique sur la mémoire collective, la disparition, et la persistance des mouvements humains face au temps qui engloutit les traces.

Par ailleurs, afin de compléter cette installation filmique, je souhaite réaliser une série de photographies grands formats. Les photographies que je souhaite travailler, d’abord dans une prise de vue documentaire seront par la suite retravaillées afin d’évoquer dans la texture de l’image une absorption de la lumière et une idée de l’effacement de ces épaves .

II. INSTALLATION SONORE

Ce que nous entendons n’est qu’une trace, une vibration qui traverse l’espace puis s’éteint. Le son avance, se tord, se brise, et laisse derrière lui une trace. Le son n’existe que dans le temps, il apparaît, se déploie puis disparaît. Cette relation intime entre le son et le temps est un terrain d’exploration. Sans temporalité, aucun phénomène sonore n’a d’existence, tout repose sur ce mouvement continu, cette avance lente ou brusque qui révèle les failles, la dégradation, l’effondrement, la destruction et puis l’échouement.

La bande son va traduire ce mouvement en cascade afin de restituer la complexité et la profondeur de ces phénomènes. Les éléments sonores se manifestent comme des ruptures, une fissure qui progresse, un effritement, un grincement qui s’étire, un effondrement discret ou brutal. Chacun est une trace, un instant suspendu ou quelque chose cède, glisse ou se délite. Ces transitoires décrivent des sons concrets, des textures, des objets, des présences animales ou humaines… Leur enchaînement laisse ressentir un processus l’altération, de tension, de déséquilibre, comme si chaque son portrait la mémoire d’un changement déjà en cours.

En dessous, des nappes atmosphériques s’étirent et se superposent. Elles installent une temporalité profonde, presque immobile, qui suggère la lenteur d’un mouvement plus vaste, d’un changement insidieux, mais constant. Elles accompagnent la progression vers un point d’épuisement, un horizon où tout semble se dissoudre.

L’ensemble forme un paysage sonore où le temps se décompose, se fragmente, se distend. Une écoute de ce qui se défait, de ce qui échoue lentement puis brusquement. Une expérience ou l’abstraction permet d’approcher ce que l’échec a de plus universel, un déplacement progressif vers un état autre, inévitable, perceptible dans chaque vibration, dans chaque silence.

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